PREMIER ANNIVERSAIRE
Où je partage un poème extrait de mon roman en cours
Salut,
Je suis Maaï, autrice franco-égyptienne, sociologue et politiste. SABBAH est mon cabinet de curiosités. J’y écris sur ce qui traverse mon écriture et propose des ateliers d’écriture à réaliser en autonomie. Merci de me lire et bienvenue aux personnes nouvellement arrivées par ici.
Au sommaire
Dans cette lettre qui célèbre le premier anniversaire de SABBAH :
je commence par vous donner des nouvelles des rendez-vous créatifs que j’ai imaginé pour fêter avec vous ce joyeux passage,
et je vous partage… un poème d’anniversaire. C’est la première fois que je partage publiquement un poème. J’ai le trac.
SABBAH a donc 1 an et on le fête ce mois-ci avec plein de perspectives dont j’espère qu’elles vous enthousiasmeront autant que moi !
Pour fêter le premier anniversaire de SABBAH en ce mois de janvier 2026, j’offre aux abonné.es payant.es à cette newsletter une Masterclass en ligne sur le thème “Ecrire avec et malgré le quotidien”. Elle se tiendra le mardi 3 février à de 20h à 21h30 (les abonné.es payant.es recevront un lien zoom par mail quelques jours avant).
Au programme :
une avancée progressive pour vous amener à connaître votre médium, votre pratique, les besoins de votre(vos) projet(s) & d’autres points cruciaux que je garde secrets,
un cocon intimiste et nourricier, au sein duquel prendre le temps d’échanger sur vos problématiques personnelles, sur ce qui entrave l’écriture dans vos quotidiens.
Parce que j’ai puisé beaucoup de force et d’indépendance dans cette première année à écrire avec vous, j’avais envie que l’année 2026 s’ancre fort dans les recherches que je porte toujours plus loin, autour de ce que cela signifie de développer des narrations écrites par nous, pour nous. J’anime donc en ligne un cycle d’ateliers d’écriture intitulé : Décoloniser la poésie. Il s’agit d’un cycle de 8 ateliers d’écriture co-animés avec 8 auteurices qui contribuent, avec inventivité et courage, à l’élaboration de narrations contre-hégémoniques :
Nelly Slim, Selim-A Attalah Chettaoui, Myriam Rabah-Konaté, Hanane Karimi, Lou Eve, Taline Oundjian, Meryem Alqamar, Fatou S.
Face au succès rencontré par cette proposition (immense merci!), nous avons ajouté des dates d’ateliers pour les trois premiers rendez-vous avec : Nelly Slim, Selim-A Attalah Chettaoui et Myriam Rabah-Konaté. Il reste quelques places pour les autres. Un paiement en plusieurs fois est disponible à partir de 100 euros d’achat et le code de réduction de 10% DECOLONISER2026 est toujours actif puisque c’est notre anniversaire ce mois-ci!
Infos et inscriptions ici : https://www.billetweb.fr/decoloniser-la-poesie





25 janvier 2026.
J’ai choisi cette date pour fêter le premier anniversaire de SABBAH. Un an à vous écrire, à tirer des bords pour voir où mène de mettre l’écriture au centre de la vie.
Je dis que j’ai choisi cette date parce que j’aurais pu en choisir une autre. Il y avait la date anniversaire de la lettre 0 que je vous ai envoyée il y a un an, et qui présentait ce que je savais de ce projet. Il y avait aussi celle de la lettre 1, Aller si nue dans ce monde, qui vous disait plutôt qui je suis, d’où j’écris. La date du dimanche 25 janvier 2026 m’a tout de suite plu. Elle se love entre les dates auxquelles j’ai posté les lettres 0 et 1 en janvier 2025 et tombe un dimanche. Souvent, je vous écris le dimanche.
Je n’ai même pas réalisé que si cette date sonnait si bien dans mes pensées c’est parce que le 25 janvier est, et sera toujours, le 25 janvier 2011, le premier jour de la révolution égyptienne. Aujourd’hui, cela fait quinze ans que je porte en moi le souvenir d’une révolte qui a tout bousculé dans ma vie.
Il y a donc deux anniversaires dans cette journée, reliés par un même fil dans mon écriture : celui de vouloir garder des traces et faire mémoire.
Dans un extrait de son journal datant du mercredi 18 juillet 2007, la poétesse égyptienne Iman Mersal écrit1 :
Je me suis souvenue d’une phrase de Kundera où il dit en substance que se souvenir du passé, le porter toujours avec soi est une condition nécessaire pour préserver l’intégrité de notre moi; pour se faire il faut arroser les souvenirs comme on arrose les fleurs, et cela exige d’être en contact régulier avec les témoins de ce passé.
Parfois, les témoins de ce passé sont les voix que nous continuons de porter en nous.
Pour le premier anniversaire de ce rendez-vous d’écriture avec vous, j’avais pensé écrire un bilan de cette première année. Il aurait dit que je vous ai envoyé 9 lettres, 5 ateliers, que je n’ai pas écrit (ni cherché à anticiper) pendant les vacances avec mon enfant parce que j’ai préféré prendre soin de nous, que nous étions 700 au commencement et que nous sommes plus de 1400 aujourd’hui, qu’on ne gagne pas sa vie avec une newsletter quand on n’a pas d’entrée de jeu des milliers d’abonné.es mais qu’au régime de la précarisation du métier d’auteurice et à l’ère Bolloré, les abonnements payants sont un vrai socle pour cultiver une indépendance financière : merci immense (je reviendrai sur ces aspects matériels le 3 février dans la Masterclass “Ecrire avec et malgré le quotidien”).
Je vous aurais raconté comment écrire ici m’a permis de tenir mes positions politiques quand on cherchait à me silencier parce que j’avais écrit “génocide” (grâce à cet espace je pouvais penser “je n’ai pas besoin de vous pour publier un texte qui me tient à coeur”). Je vous aurais partagé combien j’aime chercher à installer une pensée, nous offrir le temps long du processus créatif, les obsessions qui se déplient patiemment, les lignes de crête qui font qu’on progresse, ne pas savoir où je vais mais savoir précisément que c’est de vivre cette exploration qui est fondamental.
J’allais vous détailler tout cela, et puis je me suis dit non. J’ai senti que je n’avais pas envie de ça maintenant, que c’était encore trop tôt pour m’arrêter et regarder en arrière. J’ai pensé que j’avais envie de célébrer cet anniversaire par un geste d’écriture dans la lignée de ce que j’ai installé ici depuis un an, mais qui soit aussi une chose que je n’avais encore jamais faite. Quelque chose comme un risque joyeux, un saut dans un vide supportable, un élan fidèle à ce qui m’importe dans cet espace. Je me suis dit que j’allais partager avec vous un poème que j’ai écrit et que je suis en train d’intégrer à mon roman en cours.
Puisqu’il y a deux anniversaires dans cette journée, j’ai d’abord fouillé dans mes archives pour trouver un poème qui parle d’Egypte et de révolution. Tout me paraissait lointain, étranger, comme écrit par quelqu’une d’autre. J’ai fermé mes archives, repris le manuscrit de mon roman, en me disant qu’une autre idée me viendrait plus tard, que le bilan était peut-être la meilleure chose à faire finalement. Et dans le brouillon des scènes à écrire prochainement, je suis tombée sur un poème que j’ai écrit il y a peu, lors d’un atelier d’écriture avec une autrice dont j’admire énormément le travail, Marion Millo (si vous n’avez pas encore lu Les mots bleus, je vous envie d’être à l’aube de cette découverte).
C’est un poème qui parle de la vie après une révolution. Il met en scène deux rapports possibles aux voix des martyr.es que nous portons en nous : le rejet et la peur d’un côté, l’entremêlement et l’union de l’autre. Le voici :
Ma voix dans la cuisine
je rentre du marché
Finis ton assiette
Mange tes mortes
Sur la table, un amoncellement
d’oranges orange, de mandarines pourpres
de mangues vertes et rouges et roses
d’abricots jaunes et oranges, de grenades roses et rouges
Elle jette son assiette contre le mur.
Mes mains dans les sacs de provisions
la pastèque, les avocats, les dattes, les melons d’eau
les amandes grillées
Je lui dis
Mais non, mais lèche
Lèche-les vraiment tes mortes.
Sur le carrelage châtaigne,
Nous nous mettons à genoux.
Devant les morceaux d’assiette,
Je précise
Tu vois, tes mortes, tu les prends
Tu vas les chercher au fond de ton âme
Tu les traques là où elles sont
Peut-être dans ta trachée, peut-être dans ton cul, peut-être dans ton mollet
Peu importe
Tu tires dessus.
La porte du frigidaire
Les concombres, les tomates, les aubergines
un gros chou presque bleu
Elles sont gélatines tes mortes, elles sont liquides, collantes, visqueuses
Si tu tires, ça vient
Et là tu cries un grand coup
Un enfant qui fait le tigre tu vois
Je rugis
Les mains comme des griffes sur une bouteille de lait,
un fromage de brebis
Elle se redresse,
s’assoit sur le bord de la table en bois.
C’est ferme sous ses fesses,
Enfin quelque chose de stable.
Je continue
Une fois que tu les as, tes mortes,
Tu leur suces la mémoire
Comme ça avec ta langue
Tu passes et tu repasses sur leurs histoires sur leurs blessures sur leurs silences
Et puis tu pinces tes lèvres et tu aspires un peu
Ça va venir
Le jus de tes mortes
Une sève qui goûte le miel
Amer et granuleux
J’effleure la peau brune de son bras
il reste un sac de courses à vider
Des patates, des oeufs
des piments rouges
des piments rouges
encore
Personne ne t’a appris à faire ça ?
C’est bizarre
Elle tient dans ses mains les morceaux d’assiette, c’est vert
comme une oasis dans le désert de ses paumes.
Elle dit : t’es dégueulasse.
Manger nos mortes, ce n’est pas sale
Il faut les remâcher si on veut entendre leurs voix
Il faut sentir entre nos dents le bruit que ça fait quand on croque
Des petits os de poulet
Il faut les déglutir nos mortes
Sur mon jean
Mes mains pleines de sable et de terre
de carottes et de patates douces
J’approche mon visage du sien
Longtemps, longtemps, très longtemps,
Tu vois
Tu mâches, comme ça
Bouche entrouverte
souffle qui sent l’aneth et les grands-mères
Tu les promènes contre les parois de ta bouche
Tu t’aides de ta langue pour les emmener ici et là
sous tes gencives
qui sont des paupières et des grottes
Et quand tu as leur goût diffus comme un nuage sur le palais
Là, tu avales.
Je vous souhaite un début d’année gai comme une clémentine et généreux comme une frangipane (réussie).
Je vous retrouve dans deux semaines pour une lettre-atelier qui vous donnera un avant-goût de ce que Décoloniser la poésie nous réserve.
Merci d’être là, depuis un an, depuis deux jours, votre présence ici nourrit ma foi dans le geste d’écrire.
A bientôt,
Maaï
Iman Mersal, Comment réparer : la maternité et ses fantômes, éditions Zoème, 2025, p. 74.




Merci Maaï pour ce partage et ce poème fort. Il nous attrape. Joyeux anniversaire et longue vie à Sabbah !