Une grotte
La fin d'un cycle, le début d'un autre
Salut,
Je suis Maaï, autrice franco-égyptienne, sociologue et politiste. SABBAH est mon cabinet de curiosités. J’y écris sur ce qui traverse mon écriture. Merci de me lire et bienvenue aux personnes nouvellement arrivées par ici.
Il y a quelques mois, j’ai rencontré une grotte et j’ai eu envie d’y vivre. La grotte se trouve dans un pays de soleil et de vent, et j’aime l’idée que mes migrations soient reliées par un souffle, un continuum de tourbillon, de tempête et de ciel habité.
Au début, je n’ai pas compris mon attraction pour cette grotte, où vivait depuis quarante-deux ans une vieille dame amoureuse de sa caverne. Je ne suis ni sédentaire, ni attachée à la pénombre. J’ai essayé de lui trouver un autre nom que « la grotte » puisque je quitte pour elle un nid au nom d’étoile. Mais aucun autre nom n’est venu.
Au fil des semaines, j’ai réalisé qu’avoir envie d’une grotte, quand on a eu l’espoir et la vitalité érodés, était un phénomène sans doute assez naturel. Une grotte est une cavité qui se crée souvent à mesure que l’eau érode la roche, une grotte est un abri et un refuge.
J’ai déjà dormi dans une grotte. Et c’est un souvenir merveilleux. La grotte se situait dans une falaise en bord de mer, la lune était pleine et j’ai passé la nuit à regarder son reflet courir sur les flots. L’image est demeurée très nette dans ma mémoire, comme une balise de ce que la vie doit rester : une contemplation.
La grotte de la vieille dame est au beau milieu du vacarme. La lumière la traverse, sans y rester vraiment, sans en partir non plus, c’est une lumière sirocco de pays chaud. Il y a des arbres dehors, mais ne romantisez pas votre vision, ils n’ont rien d’une forêt ou d’un jardin luxuriant. Il y a aussi des poubelles et des mégots de cigarettes devant la porte.
Je suis rassurée de prendre la suite de la vieille dame. Elle n’est pas très contente que je ne garde pas ses grands placards. Elle ne sait pas que quand on ne reste nulle part, on n’a pas besoin de grands placards. J’espère qu’elle laissera dans la grotte quelques enseignements sur l’ancrage et que même si je repeins les murs, ils m’imprégneront.
La grotte est entrée dans mon devenir et depuis, tout est grotte dans ce qui se dessine pour moi. Cette rencontre incarne un tournant dans ma vie, la fin d’un cycle de trois ans qui a démarré en fanfare en 2023, avec l’obtention de mon doctorat, l’arrivée de mon enfant et la publication de mon premier livre.
Ces trois dernières années, j’ai cherché dans quel ordre agencer des mots : autrice, chercheuse, chercheuse-autrice, autrice-chercheuse, chercheuse & autrice, autrice & chercheuse. Écriture, recherche, création. Recherche-création, création, écriture. Et puis, ça s’est dépouillé.
Très récemment, le continuum de vent entre le nid-étoile et la grotte a chassé le mot « chercheuse ». Hop, c’était fini pour de bon, ce n’était pas grave de ne plus avoir envie que ça existe dans l’horizon. Ce n’était pas un manque de sérieux de désirer n’habiter que le sensible, de savoir que la théorie est un nerf plus qu’un chemin en soi, que l’intuition est une science et que la déontologie dans le faire est un bien commun qui transcende les frontières entre les modes d’action et de création.
Quand j’ai publié mon premier livre de non-fiction, on m’a dit « un premier livre, c’est une présentation ». Alors ces trois dernières années, j’ai fait de la place à l’autre mot, celui que je chéris, « autrice », et je me suis présentée. On se présente rarement dans l’ombre. Se présenter, quand on est auteur.e, c’est oser sortir du silence des journaux, des manuscrits et monter sur scène. Des petites scènes où on est souvent assis.es sur des chaises, les mains croisées et moites, devant des personnes peu nombreuses, mais des scènes quand même. Un endroit où on vous regarde, où on vient – bien gentiment, merci tant pour ça – vous écouter dire qui est votre écriture. C’est tout de même un travail de lumière, tamisée, mais de lumière.
Je l’ai vécu comme une chance, j’ai honoré beaucoup d’invitations, j’étais très reconnaissante de ces espaces qui s’ouvrent mais l’exercice était aussi inconfortable, me demandant de repousser les limites de mes aptitudes à la sociabilité et à l’exposition de soi. Je suis malheureusement à l’aise avec le fait de chercher à dépasser ses limites, alors ça ne m’a pas arrêté et je n’ai pas vu la fatigue grandir. Ne voir ni nos peurs, ni nos fatigues : un vestige de ce que cette société du dressage des minorisé.x.es tente de faire ? Sans doute, mais Audre Lorde disait aussi, à propos du fait de ne plus se laisser arrêter par ses peurs avec le temps, que ces dernières n’avaient pas disparu avec l’âge mais qu’elle avait désormais plus d’estime pour elle-même que pour ses peurs.
En parallèle, en ateliers d’écriture, j’ai ouvert les portes de ma pratique, de ma fabrique. Vous êtes plus de 200 à être passées par là – merci immense pour ça aussi. Vous avez déjà accueilli 200 personnes dans votre bureau ? C’est beaucoup 200 personnes qui entrent dans votre vie, avec qui partager votre imagination, vos idées, vos ratés. C’est beaucoup de joie, beaucoup de richesses partagées, mais c’est aussi beaucoup de vulnérabilité si on fait son travail avec soin et engagement. Cela demande de dépasser, à nouveau, la peur de ne pas être à la hauteur, de ne pas avoir les mots justes avec les personnes qui m’accordent leur confiance, de ne pas être assez nourrissante, pertinente, qualifiée, innovante, etc., etc.
Je ne prends jamais à la légère le fait qu’une personne rejoigne un atelier d’écriture. Un atelier d’écriture est un espace sacré, sensible, magique, où on arrive pour, discrètement, sauter à l’élastique. Je pense toujours à la chanson d’Anne Sylvestre, Les gens qui doutent, quand je pense aux participant.es aux ateliers. Personne ne fait l’éloge du courage qu’il faut pour être là, pour entrer en soi, pour affronter le vide que laisse au-devant de soi une proposition d’écriture, pour oser prendre voix et dire un texte qu’on vient d’écrire, dont on ne sait rien encore. C’est notre sport extrême, à nous, les timides, les introverti.x.es, les écorché.x.es vif.
En m’immergeant dans ces expériences, de publications à un rythme soutenu, d’interventions publiques, d’ateliers d’écriture, de scènes ouvertes, d’installation dans une forme d’entreprenariat littéraire destiné à me faire vivre, j’ai remarqué des tas de biais qui m’ont posée question. J’en ai déjà parlé quand j’ai écrit « Je voulais juste écrire » : starification des créateurices, marchandisation des idées artistiques et politiques, propositions réservées à des « élites » et des entre-soi, tension entre le geste d’écrire présenté comme pratique de la survie et une réalité matérielle qui exclut les personnes éloignées de la littérature, mise en compétition et en concurrence des un.es et des autres, relations interpersonnelles et confraternelles abimées par le déni des pratiques prédatrices des un.es et la tentative des autres de faire de l’accumulation des dominations une nouvelle forme de capital, définition de la qualité d’un travail sous le prisme de valeurs productivistes et numériques (nombres de ventes, de likes, de followers…) ou sous l’angle du prestige de partenaires institutionnels dont les modes de sélection des personnes soutenues posent forcément question.
J’ai navigué avec ces contraintes, parfois avec recul et sérénité quant à ma capacité à apprendre et à rester sincère vis-à-vis de mon attachement à l’écriture et à mes valeurs, parfois en me sentant dégueulasse, souvent en sentant une forme de désespoir grandir en moi à l’idée qu’écriture et recherche soient traversées par des violences communes.
Parce que je suis habituée à la débrouille et au système D, j’ai cherché activement d’autres manières de faire. A mon échelle, j’ai fait sortir l’écriture des bibliothèques désertées, des pratiques pompeuses et dépassées, je l’ai remise au centre de ce que j’aime et de ce en quoi je crois : l’autogestion et l’autodétermination. J’ai mis autant que je pouvais de clarté à l’endroit où l’écriture est une méthode documentée, plutôt qu’un art prétendument obscur. J’ai voulu valoriser la possibilité d’une transmission, défendre l’idée d’une activité laborieuse et artisanale. J’ai aussi mis du collectif partout où c’était possible pour moi. Dans les ateliers bien sûr, dans la co-animation de ces derniers, dans le fait d’en faire un écrin pour contribuer à mettre en lumière des narrations contre-hégémoniques, comme c’est le cas dans Décoloniser la poésie, dans la manière d’investir cet espace de newsletter en le partageant avec d’autres, dans des résidences d’écriture informelles, dans des interventions publiques autant que possible partagées avec des voix amies, dans des ateliers militants, donnés pour créer du lien autour de causes qui me sont chères, comme la lutte contre le génocide à Gaza et l’occupation de la Palestine.
Je ne l’ai pas fait seule donc et je ne l’ai pas fait de manière désintéressée. Je l’ai fait parce que j’y crois et parce que j’en ai besoin. Il n’y pas de pureté créative ou militante ici, ça ne m’intéresse pas qu’il y en ait, ni ici ni ailleurs au demeurant. Je suis une enfant des effractions, des intériorités blessées, de l’hybridation radicale et des contours flous. Je n’ai plus de temps à perdre avec des mots comme celui-là.
Ce que je cherche, c’est cette communication profonde et entière qui était si chère à Audre Lorde lorsqu’elle offrait la sincérité de la singularité à ses « ennemi.es » politiques, ce sont des zones de friction constructives, des doutes et des erreurs féconds, des tensions qu’on habite comme des bras tendus et pas comme des murs d’oppression. Ce que je cherche c’est du faire, et si possible ensemble. Pas de la posture.
La pureté, qu’elle soit créative, militante ou morale immobilise et paralyse : rien n’y circule, tout y pourrit. Et dire cela, ce n’est pas dire que tout est permis pour autant, ce n’est pas rejoindre le clan des « on ne peut plus rien dire », c’est dire : traitons-nous, entre allié.x.es politiques avec dignité. L’heure n’est pas aux commissariats d’opinion entre nous, comme les appelle si bien mon amie M. L’heure est à essayer, avec acharnement et donc en commettant des erreurs dont on peut se parler, entre humain.es, de vive voix. Prendre un café est encore une option.
Du point de l’écriture, tout ce que j’ai fait ces trois dernières années est modeste, imparfait, en construction. Mais je le nomme parce que ces trois dernières années j’ai appris que vouloir écrire, c’est aussi décider de comment on écrit. Et je crois que par méconnaissance de ce milieu je ne prenais pas la mesure de cette responsabilité et des questions qu’elle draine : pour qui, avec qui, au service de quel idéal politique ?
Ces questions, je ne me les posais pas avec autant d’acuité il y a trois ans, parce que la préoccupation qui l’emportait était de savoir si j’arriverai à être publiée. Même si me les poser m’a fait mesurer des erreurs, et que c’est inconfortable de faire des erreurs, elles m’ont ouvert les portes d’un monde où je peux me coucher chaque soir en me disant « je fais de mon mieux pour être au bon endroit de cette vie ». A l’heure des flambées d’extrême-droite, des génocides éhontés, ça n’a pas de prix.
Sur ce chemin, j’ai rencontré des personnes avec qui investir l’écriture comme une coopérative, comme un geste punk à la hauteur de nos révoltes. J’ai rencontré des personnes pour qui l’écriture est bel et bien un outil émancipateur et un geste de survie. Je chéris ce que nous créons ensemble, je chéris notre compagnonnage, je chéris que nous écrivions par nous, pour nous et que cela soit tout ce qui compte à nos yeux.
Et finalement, j’ai réalisé que dans tous ces réaménagements et ajustements initiés pour trouver une manière de faire qui soit toujours plus juste, il y avait l’idée de la grotte. L’idée de faire autrement : faire par le commun, faire par le refus de parvenir si parvenir revient à se trahir (ça aussi, je le tiens de mon amie M.), faire par le silence aussi, par le rejet des paroles trop rapides, des injonctions à se positionner sans s’être documenté.es. Choisir de cultiver une forme de discrétion, qui prend ses distances avec les canons de la réussite, de l’hyperprésence partout, tout le temps.
Plus les mois passaient, plus ma définition de ce que se construire une vie d’écriture signifie s’éloignait des représentations rutilantes dont j’étais imbibée. Avoir déjà quitté un milieu professionnel toxique et férocement mandarinal me donnait la force de ne pas me laisser berner par un nouveau mirage. Je comprenais que la grotte est un endroit silencieux, un lieu où la pénombre est féconde, précieuse aussi.
Qu’est-ce que cela signifie concrètement ? Je vais continuer de tenter de mettre l’écriture au centre de ma vie, mais d’une nouvelle façon. A partir de septembre prochain, je vais changer de modèle organisationnel et économique. Je m’ancre dans une structure collective, co-fondée avec des compagnonnes et camarades de création et qui va porter autrement mes projets autour du faire écrire.
En 2026-2027, le rythme de mes ateliers d’écriture (tel que vous les connaissez, c’est-à-dire donnés en ligne à des particuliers et particulières), va considérablement ralentir. Je ne ferai pas ma rentrée en septembre avec une ou des nouvelles propositions de cycles d’ateliers d’écriture. Je me consacrerai à d’autres formats d’ateliers, auprès de partenaires associatifs et institutionnels dont je chéris déjà la confiance. Et je serai dans la grotte, en train de finir mon roman et de poser les fondations de ma nouvelle maison d’écriture : un habitat partagé associatif et accueillant dont il me tarde de vous parler plus amplement.
Le temps de la grotte va de pair avec le temps long de la recherche, le temps profondément anticapitaliste de la pensée qui s’élabore consciencieusement. Je veux m’autoriser à sortir des radars de la « visibilité », de la « production de contenus », quand l’heure est venue d’être à ma table de travail pour écrire, écrire, écrire.
Ici, en un an et demi et 22 lettres, j’ai affirmé mon amour le temps long de l’écriture, des longs textes plutôt denses et fouillés. Ce n’est pas dans l’air du temps, mais c’est dans l’air de ce que j’ambitionne pour la vie de mon écriture. J’ai envie de le faire encore davantage les mois à venir, en assumant une démarche organique, chaotique dans le beau sens du terme, poreuse au reste de la vie. Merci de m’accompagner sur ce chemin-là et d’avoir contribué à cette affirmation par votre attention.
Il n’y aura plus d’ateliers d’écriture en autonomie envoyés régulièrement via cette newsletter. Je continuerai à faire des propositions pour les abonné.es payant.es d’espaces où se retrouver, de masterclass pour réfléchir ensemble. Je me réjouis d’apprendre encore à vous connaître.
Mon année 2025-2026 se termine ce mois de juillet, avec une résidence pluridisciplinaire au sein du Campus Art Méditerranée de Marseille, co-animée avec Nezha Rhondali, Myriam Rabah-Konaté (cœur), Abdellah M. Hassak, Sabri Rejeb, dans le cadre de la Saison Méditerranée. Nous l’avons pensée comme une « zone d’autonomie créative » au milieu du parc des calanques et de sa végétation, où mêler écriture, performance, danse, création sonore. Nous l’avons appelé Déplacer le cosmos.
En vous écrivant cette lettre, je réalise que ces trois dernières années ont été le temps dont j’avais besoin pour créer avec d’autres ma zone d’autonomie créative. Je ne sais pas combien de temps elle existera selon les modalités qui arrivent, quels nouveaux apprentissages elle impliquera, quels obstacles elle rencontrera. Mais je lui suis déjà reconnaissante de déplacer mon cosmos créatif vers des manières d’écrire et de faire écrire qui permettent de transgresser ce que des approches - néolibérales, capitalistes et fascistes - tentent de faire de l’écriture. Je lui suis reconnaissante de m’offrir le temps de la contemplation de ce qu’il nous reste d’audacieux, de dissident et d’infatigable à mettre en mots.
Alors je vous souhaite des grottes où vous reposer, de la brise pour respirer vos rêves, un été chargé d’amour et de tendresse.
Affectueusement,
Maaï




Quelle justesse, toujours.
Je me suis abonnée il y a quelques temps, sans me rappeler de comment je t'ai découverte. J'ai reçu tes mails dans le flop de mails quotidien, que je n'ai jamais vraiment ouverts. Mais aujourd'hui, à mon premier jour de repos, dans ma grotte finistérienne, je te lis. Je découvre tes mots et ton regard, qui ne pouvaient pas sonner plus juste. Alors à nous les enfants des effractions, à nos grottes, nos temps longs, nos résistances douces, et à toutes nos maisons de création. Merci